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05/03/2017

Les enseignes françaises, dans le luxe surtout, essaiment sur tout le territoire américain : Ladurée, l’Oréal, Louis Vuitton, Sofitel, L’Occitane…

Les États-Unis, l’heure française

Mis en ligne le 23.01.2017 à 10:31

Guy Sorman

....des entrepreneurs, les plus jeunes surtout, veulent participer à l’aventure de la Silicon Valley et à l’envolée de Wall Street ; des chercheurs de haut niveau, en biologie et en économie particulièrement, fuient les idéologies marxistes et écologistes à la mode dans nos universités


Mais combien sont-ils ? De deux cent à quatre cent mille Français selon le mode d’évaluation. Le chiffre le plus bas correspond à celui des expatriés qui estiment nécessaire de s’inscrire dans les consulats. L’inscription permet de participer à nos élections, locales et nationales : hors de France, les Français d’Amérique peuvent élire leur député pour une circonscription qui inclut les États-Unis et le Canada. Mais un nombre de nos concitoyens non inscrits dans les consulats, au moins équivalent, étudient, vivent, et travaillent aux États-Unis avec l’intention d’en revenir un jour. Ou pas. Cette communauté, une France hors de France, est la plus vaste jamais recensée en Amérique : une petite révolution. Il se trouve que de tous les pays européens qui, depuis trois siècles, ont peuplé les États-Unis, le nôtre par son absence faisait exception. Au cours de l’histoire américaine, aux Anglais avaient succédé Allemands, Suédois, Irlandais, Italiens, Russes, Ukrainiens, Polonais, Juifs d’Europe centrale mais à peu près aucun Français. Il faut remonter à la Révocation de l’Édit de Nantes, en 1685, pour qu’une vague de réfugiés protestants choisissent l’Amérique comme nouvelle patrie : il en reste quelques traces comme une Rue des Huguenots dans le village de New Paltz, au nord de New York. On doit à ces pionniers la plantation des premiers vignobles, dans le New Jersey. On distingue aussi une poignée de Français dans l’entourage de Georges Washington, comme John Jay, originaire du Mans, premier Président de la Cour Suprême, le premier ministre des Finances, Alexander Hamilton, français par sa mère et le premier écrivain authentiquement américain, St John de Crèvecœur, normand et auteur de Lettres d’un fermier américain, un classique du temps. Suivront les Bretons à New York, dans la restauration souvent et les Béarnais à San Francisco qui deviendront blanchisseurs. Mais cette immigration était limitée. Envisageons que l’on était assez heureux en France pour y rester au contraire des Irlandais ou des Italiens affamés et des Juifs persécutés.

Tout change dans les années 1980. Les universités américaines font rêver les étudiants français en quête d’une carrière internationale ; des entrepreneurs, les plus jeunes surtout, veulent participer à l’aventure de la Silicon Valley et à l’envolée de Wall Street ; des chercheurs de haut niveau, en biologie et en économie particulièrement, fuient les idéologies marxistes et écologistes à la mode dans nos universités autant que le manque de moyens. Et les grandes universités américaines débauchent chez nous les meilleurs enseignants avec des  offres irrésistibles. C’est pour étudier et entreprendre que l’exode vers les États-Unis commence et s’amplifie. Aussi de grandes entreprises françaises s’y installent et font venir leurs cadres, plus seulement dans la restauration mais dans l’exploitation pétrolière au Texas, la gestion des cantines (Sodexo compte neuf mille clients), l’aviation d’affaires avec Dassault-Falcon dans le New Jersey. Les enseignes françaises, dans le luxe surtout, essaiment sur tout le territoire américain : Ladurée, l’Oréal, Louis Vuitton, Sofitel, L’Occitane… Pour en finir avec une rumeur persistante, on ne s’installe pas aux États-Unis pour fuir le fisc. L’Amérique n’est pas un refuge fiscal : pour ceux qui y travaillent, le poids de l’impôt, si on y ajoute les dépenses scolaires et de santé à votre charge, est à New York ou San Francisco équivalent à ce qu’il est en France. La Floride fait exception : échappant à l’impôt sur le revenu local comme sur le patrimoine, quelques Français fortunés et retraités s’y sont installés pour cette raison. Mais mieux vaut la Suisse ou la Belgique.

Habitant à New York, la moitié de l’année, et dirigeant là-bas le magazine bilingue France-Amérique (fondé en 1943 pour soutenir De Gaulle contre les Vichystes locaux), je constate combien les Français d’Amérique restent des Français en Amérique, de culture et de langue française, transmises aux enfants s’il y a lieu, se considérant toujours comme des citoyens français, fut-ce après des décennies passées aux États-Unis.

Cet ancrage dans les origines se manifeste dans la multiplication spectaculaire des écoles bilingues, franco-américaines, sur tout le territoire américain : on en dénombre environ trois cents, petites et grandes alors qu’il n’y en avait pas dix, il y a vingt ans. Des écoles privées, on est aux États-Unis, coûteuses et de bon niveau. À ce seuil, la présence française change de sens : ces écoles attirent maintenant autant d’Américains que d’enfants de la communauté française. La culture française, prisée aux États-Unis depuis La Fayette, est plus appréciée que jamais : les francophiles sont infiniment plus nombreux que les francophones. Des écoles bilingues, ces francophiles attendent qu’elles apportent à leurs enfants la langue, la culture, les bonnes manières que n’enseignent pas les écoles américaines. Récemment, elles voient aussi affluer des élèves d’origine chinoise : les parents estiment que l’addition de la culture française à l’efficacité américaine dotera leur progéniture du meilleur dans la mondialisation. Des écoles publiques approuvent, puisque l’on observe à Harlem à New York, en Louisiane, au Texas et, avant tout, dans l’Utah à la demande du gouverneur local, le développement du bilinguisme franco-américain  dans le secteur public. En plus de ces écoles, à mon sens, le trait le plus spectaculaire dans l’influence française, applaudissons le succès de TV5, de sa chaîne de cinéma et de ses programmes pour les enfants, diffusée sur abonnement payant ; les spectateurs de TV5 sont des Américains francophiles plus souvent que des francophones. Autre symbole d’influence, les Alliances françaises ; associations privées, soutenues par leurs adhérents et des mécènes locaux, une centaine sur tout le territoire, conçues au départ pour enseigner notre langue, elles sont devenues des centres culturels vivants pour un public américain. La classe politique est gagnée par cette francophilie : il s’est créé en 2003, en pleine crise diplomatique quand Jacques Chirac refusa de se joindre à l’invasion de l’Irak, à l’initiative de l’ambassadeur d’alors, Jean-David Levitte, un « caucus » - une alliance - de parlementaires francophiles, une centaine de représentants et sénateurs, fidèles à la France quoiqu’il arrive. Donald Trump aura affaire à eux s’il s’aventurait à imposer des visas aux visiteurs français.

Cette francophilie est parfois embarrassante quand elle vire à l’excès d’admiration pour une France rêvée plus que contemporaine et réelle. On révère Versailles plus que le Centre Pompidou, on lit Flaubert plus que Modiano, on préfère le cinéma de la Nouvelle vague aux productions récentes. Woody Allen ne s’habitue pas à ce que Paris soit devenu aussi cosmopolite, ou presque, que Manhattan. Le dernier livre à succès d’Adam Gopnik, journaliste au New Yorker, consacré à la gastronomie, affirme que la vraie cuisine ne saurait qu’être française, sans dénoncer le succès de McDonald’s en France. Chaque mois, il se publie quelque ouvrage hâtif pour expliquer que seules les Françaises savent élever leurs enfants, qu’en amour elles restent insurpassables et qu’elles ne prennent jamais de poids à l’inverse des Américaines mal fagotées et obèses. À gauche, les intellectuels américains idéalisent notre Sécurité sociale et nos allocations publiques sans trop s’interroger sur leur coût ni leurs conséquences ambiguës sur le chômage. De conférences en colloques universitaires, je découvre que je ne dois pas critiquer la France sauf à me faire huer par la salle plus francophile que nous autres Français ne le seront jamais ; mais il n’est pas interdit d’expliquer, avec ménagement, que chaque pays éprouve son lot de contradictions. Dans l’échange franco-américain, un précepte édicté par Tocqueville en 1831, reste valable : « Pour comprendre les États-Unis et la France, écrit-il, il convient de ne jamais les comparer ».

Ne concluez pas qu’il est aisé, si le désir vous saisit, de s’installer aux États-Unis ; les visas de travail sont rares, ils exigent une longue démarche. Mais les chanceux décrocheront une Carte verte, permis de séjour et de travail, à la loterie annuelle qu’organise le gouvernement américain. Les amoureux peuvent devenir américains par le mariage, tout en conservant la nationalité française, et les aventuriers abuser de leur visa de touriste. Par toutes ces portes étroites se faufilent, chaque année, vingt à trente mille nouveaux Français d’Amérique.


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