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08/03/2017

FranceWebSharing,La fin de «L’Hebdo» a brisé un tabou, celui de la disparition de la presse romande. Désormais, dans la sphère politico-médiatique suisse et romande, tout le monde y va de sa solution pour secourir un secteur en crise...

Dix idées pour sauver la presse

La fin de «L’Hebdo» a brisé un tabou, celui de la disparition de la presse romande. Désormais, dans la sphère politico-médiatique suisse et romande, tout le monde y va de sa solution pour secourir un secteur en crise...

« C'est notre grosse valeur ajoutée : les utilisateurs découvrent de cette manière des contenus sur lesquels ils n'auraient pas forcément cliqué »


Elle couve depuis longtemps, mais son rythme semble s’accélérer. La crise que traverse la presse écrite, la plus grave de son histoire, a déjà laissé des centaines de journalistes sur le bas-côté.

En Suisse romande, les dernières coupes de personnel en date concernent «24 heures» et la «Tribune de Genève» à l’automne dernier (une vingtaine de postes supprimés). Mais aussi le propriétaire du «Temps», Ringier Axel Springer Schweiz (RASCH), qui a procédé à 36 licenciements en février. Et ce ne sont là que deux épisodes d’un feuilleton qui dure depuis presque dix ans et dont la fin n’est pas encore identifiée.

Mais pour le grand public, cette dernière saignée s’est accompagnée d’un événement plus marquant que d’habitude: la fin de «L’Hebdo», après trente-six années d’existence. Avec cette décision, la direction de RASCH a brisé un tabou. Plus aucun titre n’est désormais assuré de survivre, ni d’être porté à bout de bras par son propriétaire. D’ailleurs, la semaine dernière, Tamedia n’a pas exclu de renoncer prochainement à l’une ou l’autre de ses publications romandes.

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Cette nouvelle dimension de la crise des médias a eu un autre effet. Depuis plusieurs semaines, le principe d’une aide à la presse prend de l’ampleur. Des personnalités médiatiques, des économistes et des politiciens réfléchissent à voix haute. A gauche comme à droite, les idées fusent. Et les solutions encore inconcevables il y a peu – une aide publique directe par exemple – trouvent désormais des sympathisants.

Sans prétention d’exhaustivité, «Le Temps» a recensé une dizaine de ces propositions.

1. Subventionner la presse

Pourquoi un système qui marche pour l’audiovisuel ne pourrait-il pas fonctionner pour la presse? C’est la question posée par Philippe Zahno, président de l’Union des radios régionales, lors d’un débat sur l’avenir des médias romands, organisé à la maison de la communication. «Sans redevance, 42 des 62 chaînes de radio suisses disparaîtraient. Les concessions s’accompagnent de mandats de service public. Un mandat que la presse joue déjà en participant à la création de l’information locale. La SSR ne peut pas assumer cette tâche seule.»

Actuellement, les médias privés touchent 5% de la redevance, soit 54 millions de francs, contre 1,24 milliard pour la SSR. Alors que cette manne est déjà menacée par l’initiative «No Billag», Philippe Zahno n’envisage pas une extension de la redevance qui «ne concerne que l’audiovisuel. Il faut encore trouver le moyen de financer cette aide. Et convaincre les groupes de presse qui eux-mêmes n’en veulent pas.»

Quelle que soit leur forme, ses aides publiques se heurtent à un écueil de taille: comment subventionner un média en difficulté mais qui appartient à un groupe bénéficiaire? Une démarche «techniquement impossible et politiquement très délicate. Vous imaginez la gauche octroyer des subventions à Tamedia ou Ringier (coéditeur du «Temps», ndlr)?», ironise le conseiller national Fathi Derder (PLR/VD) en pointant la diversification et la rentabilité de ces grands groupes de presse, actifs également dans les petites annonces ou les sites d’e-commerce.

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2. Supprimer la publicité à la SSR

Autre piste, souvent débattue mais jamais tranchée jusqu’ici: celle de limiter la publicité à la SSR, qui représente un quart de ses revenus. Certains proposent de la supprimer complètement, comme suggéré par une étude de TA-Swiss publiée début janvier, ou à partir d’une certaine heure, comme cela se fait en France dès 20h. L’ancien conseiller national Jacques Neirynck (PDC/VD) voit quelque chose de «déplaisant» dans le système actuel. «Si l’on finance les chaînes publiques de cette manière, pourquoi ne le ferait-on pas avec les écoles, l’armée ou les hôpitaux?»

Rien ne garantit, néanmoins, que les annonceurs, privés de SSR, reporteraient leur budget publicitaire sur des médias privés. Pour l’ex-membre de la commission médias, il y a «une piste à suivre. Il n’y a qu’un seul marché publicitaire et l’on voit bien à quel point les privés sont dépendants de ces annonces».

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3. Taxer les annonceurs

Le groupe socialiste réfléchit lui aussi à des mesures. Parmi elles, une idée revient régulièrement: celle de créer un fonds d’aide alimenté par une taxe sur les revenus publicitaires. Concrètement, détaille le Conseiller national neuchâtelois Jacques-André Maire, il s’agirait d’extraire 1 ou 2% de ce que les annonceurs ou leur agence dépensent pour placer de la publicité. «On pourrait ainsi facilement constituer un fonds de plusieurs dizaines de millions.» Cette taxe «serait un moyen de récupérer une partie de la publicité suisse dans des médias étrangers», ajoute le socialiste.

Ce n’est qu’un projet parmi d’autres. Mais une proposition concrète pourrait aboutir au National, ce printemps. Il semble toutefois déjà clair que «ce fonds ne pourra pas être une réplique du modèle de la redevance», étant donné le contexte actuel – l’initiative No Billag de l’UDC sera combattue par les socialistes aux Conseil des Etats, ce mercredi.

4. Financer des projets innovants

C’est le soutien le plus indirect de la palette. Mais il a l’avantage de séduire à gauche comme à droite. La conseillère aux Etats Géraldine Savary (PS/VD) et le conseiller national Fathi Derder (PLR/VD) proposent tous deux aux médias de recourir au fonds de la Commission de la technologie et de l’innovation (CTI, prochainement Innosuisse) pour des projets à fort potentiel sur le marché. En 2015, 387 projets ont été financés – sur 1242 demandes – pour un montant total de 125,7 millions de francs.

Or très peu étaient portés par des médias. La CTI ne communique pas le profil des requérants, mais elle admet que sur les deux dernières années, «seules une poignée de projets présentés par des médias ont été financés». En 2014, le Conseil fédéral reconnaissait lui aussi que ce canal était «peu utilisé». La faute des médias trop paresseux ou aux critères d’admission trop limitants? Les interprétations divergent, selon la couleur politique des interlocuteurs.

Du côté du service de presse de la Confédération, on rappelle les règles. «En principe, la CTI encourage des projets d’innovation dans toutes les disciplines représentées dans les établissements de recherche du domaine des hautes écoles. Il n’y a aucune propension particulière vis-à-vis de secteurs ou de domaines industriels spécifiques.» En clair, les projets portés par les médias – publics ou privés – doivent être adossés à un établissement de recherche. Si le média est tenu de financer 50% du projet, c’est l’équipe de scientifiques qui perçoit le soutien de la Confédération.

5. Améliorer la formation

Dans le catalogue de mesures proposées pour soutenir la presse, la question de l’aide à la formation revient régulièrement sur le tapis. En 2014, le Conseil fédéral proposait déjà d’augmenter l’aide à la formation des journalistes – une profession non reconnue par Berne et dont le statut n’est pas protégé – pour la faire passer à deux millions. Objectif: permettre à la profession de survivre à la transition numérique. Une mesure nécessaire pour les organismes spécialisés dans la formation des journalistes même si elle «n’est en soi pas suffisante», souligne Annik Dubied, directrice de l’Académie du journalisme et des médias (AJM). Même message du côté du Centre de formation au journalisme et aux médias (CFJM), mis en place et financé à 75% par les médias eux-mêmes: «Actuellement, la capacité même de certains médias à financer intégralement ce système est en question, souligne son directeur Marc-Henri Jobin. Le CFJM forme déjà les journalistes stagiaires en vue d’une profonde mutation de leur activité, voire d’une disparition de certains médias traditionnels.»

6. Renflouer l’ATS

Contrairement à certaines idées reçues, l’Agence télégraphique suisse (ATS) est une société anonyme de droit privé, détenue à 64% par des actionnaires de la presse écrite (chiffres 2015). Seule agence de dépêches de Suisse (depuis la fermeture des bureaux helvétiques de DDP), son modèle d’affaires est menacé par le recul des tirages de la presse, ses tarifs reposant en grande partie sur la taille des médias à qui elle livre des dépêches.

En 2009 déjà, l’ATS avait dû licencier et fermer des bureaux. Plusieurs voix ont dès lors demandé davantage de soutien public, afin d’améliorer son offre ou de la rendre moins onéreuse pour les titres régionaux. Une piste soutenue notamment par François Besençon, membre de la commission fédérale des médias, qui ne voit «d’avenir pour les médias que dans la mutualisation. On ne peut plus financer l’offre médiatique que nous avons connue par le passé.» Et de rappeler l’idée de convertir la SSR en «public content provider». Soit une agence de contenu nationale dans laquelle les différents médias pourraient puiser des vidéos et les diffuser sur leurs sites.

7. Créer des fondations tampons

Aux Etats-Unis, le vénérable Washington Post appartient à Jeff Bezos, le patron d’Amazon. En France, Libération est en mains de l’homme d’affaires franco-israélien, Patrick Drahi.

En Suisse? Selon la NZZ am Sonntag, Ringier aurait reçu (et refusé) une offre de reprise pour le Blick de la part d’un groupe d’investisseurs représenté par Walter Frei, patron de l’importateur de voitures Emil Frey et ancien parlementaire UDC.

Dans le secteur médiatique, les exemples de mécénat ne manquent pas. Ils peuvent être un modèle à suivre. Mais à la différence de Roger Koeppel, à la fois propriétaire et rédacteur en chef de la Weltwoche, un organisme doit faire office de barrière entre l’actionnaire et la rédaction. C’est en tout cas l’avis du fiscaliste Xavier Oberson, notamment. «Aux Pays-Bas, la plupart des journaux sont soutenus par des fondations, illustre celui qui est aussi président de la fondation du Centre d’art contemporain (CAC). Cela permet d’éviter que les riches donateurs n’influencent le contenu rédactionnel.»

Dans une tribune publiée la semaine dernière sur notre site, les économistes Jean-Pierre Danthine (ex-vice-président de la BNS) et Cédric Tille (professeur au Graduate Institute de Genève) émettaient plus ou moins la même idée. Ils font le parallèle avec les banques centrales, qui «sont indépendantes des pressions politiques, ont un mandat spécifique et doivent rendre compte de leur activité».

Les trois experts font référence aux milieux culturels, qui connaissent bien ce type de structures, composées de membres qui ne sont issus ni des institutions elles-mêmes ni des donateurs. «La loi fiscale a été modifiée il y a une dizaine d’années pour favoriser la philanthropie. La Suisse est LE pays des fondations. Ces structures sont – élément non négligeable – soumises à la surveillance de l’Etat», appuie Xavier Oberson.

Jean-Pierre Danthine et Cédric Tille ont songé à trois conditions auxquelles seraient rattachées les aides financières publiques: qu’elles soient conditionnées à un investissement privé, qu’elles reposent sur des critères mesurables, comme le nombre d’abonnés par exemple. Et, enfin, que des audits périodiques soient réalisés par des experts externes.

8. Nationaliser les imprimeries

Les regroupements et les fermetures consécutives d’imprimeries sont la conséquence la plus directe: les coûts d’impression sont devenus une charge de plus en plus insoutenable pour la presse. Pour la plupart des titres, il reste pourtant difficile d’envisager la fin du journal papier, lequel génère encore, et malgré tout, entre 60% et 90% de leurs revenus, selon nos estimations. Pour Le Temps, cette proportion s’élève à 65%.

Pour se sortir de cette impasse, Pierre Veya, rédacteur en chef adjoint du Matin dimanche, suggère de nationaliser les rotatives. «En les rachetant, et en acceptant de les exploiter à perte, l’Etat soulagerait les journaux d’un bon tiers de leurs coûts industriels incompressibles», souligne l’ancien rédacteur en chef du Temps.

Le soutien aux imprimeries séduit même les plus libéraux. Sans aller jusqu’à la nationalisation, Michel Barde, ancien président de la Fédération des entreprises romandes (FER) et ex-journaliste du Journal de Genève, propose de subventionner les imprimeries. Y compris celle de Ringier et de Tamedia, deux groupes rentables. «Ces titres ne réalisent plus leurs profits sur la presse papier. L’aide indirecte doit avoir pour but d’alléger leurs charges dans ce secteur et de les encourager à y investir.».

9. Accélérer la distribution des journaux

Autre mesure visant à limiter les coûts incompressibles de la presse: l’aide à la distribution. En raison des programmes d’économie, La Poste ne garantit plus la distribution matinale des journaux.

Une évolution qui suscite de nombreux désabonnements, affirme le conseiller national Olivier Feller (PLR/VD), qui souhaite que l’Etat prenne en charge le surcoût de 10 à 20% lié à la distribution matinale. «Ce serait une aide publique mais très indirecte, simple à mettre en œuvre et n’entravant en rien l’indépendance de la presse», a-t-il expliqué au Temps, après avoir déposé une motion au Conseil national, fin février.

Pour rappel, la Confédération soutien déjà indirectement la presse via des tarifs postaux préférentiels pour 30 millions de francs, contre 20 millions pour la presse associative.

10. Baisser la TVA pour le numérique

La radio et la télévision ainsi que les journaux et les périodiques sont soumis à un taux de TVA réduit de 2,5% qui représente 70 millions d’économies pour la presse, 62 pour la SSR et 4 pour la radio, selon le rapport du Conseil fédéral «Garantir les fonctions étatiques et démocratiques des médias». Or le taux normal de 8% s’applique aux médias en ligne. Une injustice pour les conseillers nationaux Matthias Aebischer et Kathy Riklin. Leurs motions ont été acceptées puis débattues au Conseil national en 2014. En suspens depuis deux ans, elles sont aujourd’hui classées.

Si ce taux s’appliquait aux éditions en ligne des journaux, la baisse de recettes s’élèverait à 1 million de francs par année, estime le rapport gouvernemental. Lequel conclut: «Vu l’évolution dans le domaine numérique, la diminution des recettes fiscales pourrait cependant atteindre un montant plus élevé.»

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