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30/08/2018

L’altruisme est un instinct, La neuroscience sociale, La « voie haute » de l’intelligence relationnelle – cerveau civilisé

Comment nos neurones « attrapent » les émotions des autres

CAROLLE ANNE DESSUREAULT :

Voici le quatrième article sur les richesses incommensurables du cerveau!

L’article s’inspire du livre Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner de Patrice Van Eersel, rédacteur en chef du magazine Clés. M. Van Eersel poursuit ici les découvertes sur la neuroscience. Il met aussi en scène les recherches de Daniel Goleman, auteur du livre L’intelligence émotionnelle, et d’un nouveau livre L’intelligence relationnelle.

La neuroscience sociale

Grâce au perfectionnement des techniques d’imagerie corticale, en particulier le scanner à résonance magnétique nucléaire fonctionnelle (IRMf), qui permet de visualiser avec une précision de plus en plus fine les zones actives de notre cerveau lorsque nous agissons, pensons, parlons, rêvons, et surtout, quand nous entrons en contact avec une personne, une nouvelle discipline a pris naissance dans les années 1990 : la neuroscience sociale.

Nos neurones ont absolument besoin de la présence physique des autres et d’une mise en résonance empathique avec eux. Les relations cybernétiques, SMS, Internet, ou autres contacts virtuels ne leur suffisent pas.

Comment nos neurones «attrapent» les émotions des autres ?

Au moindre échange émotionnel avec autrui, a lieu un incroyable faisceau de réactions en cascade dans notre système nerveux central. Ce qui lui fait dire que nous « attrapons » les émotions des autres, comme on attrape des virus, en positif comme en négatif.

Sitôt que nous entrons en relation avec quelqu’un, des millions de nos neurones cherchent, littéralement, à se connecter à ceux de l’autre. Notre cerveau n’est pas le même selon que nous trouvons notre interlocuteur plus ou moins sympathique, intéressant, drôle, excitant, ou stupide, mou, rigide, dangereux.

Études faites sur les couples qui s’embrassent : effets positifs sur leur santé

Des neuropsychiatres américains ont étudié beaucoup de couples – depuis l’amour fou jusqu’aux pires scènes de ménage.

Sous le scanner IRMf, la neuro-anatomie d’un baiser révèle que c’est la totalité des aires orbito-frontales des cortex préfrontaux (COF) des deux amoureux qui se mettent en boucle. Le COF est une structure fondamentale du cerveau qui assure la jonction entre les centres émotionnels et les centres pensants, et qu’elle relie, neurone par neurone, le néocortex au bulbe rachidien : la mise en résonance provoquée par un baiser amoureux a des effets positifs profonds, soit une baisse de cortisol, indicateur du stress, une montée en flèche des anticorps.

Les mêmes effets se produisent quand les amants se regardent dans les yeux, même sans s’embrasser.

Les couples qui se disputent : effets négatifs sur leur santé

Une dispute conjugale si elle met les cerveaux des personnes en «phase» a des effets négatifs : la fonction cardiovasculaire entre en souffrance et les taux immunitaires baissent. Si les disputes se répètent pendant des années, les dommages deviennent cumulatifs.

Les neurones des femmes et des hommes

Les neurones des femmes ont tendance à systématiquement passer en revue, ruminer, ressasser les derniers échanges relationnels (amoureux ou pas). En revanche, les hommes le font aussi, mais avec beaucoup moins d’énergie et de détails.

De l’avis des chercheurs, le cerveau de la femme est plus « social » que celui de l’homme, et conséquemment, plus dépendant de la qualité relationnelle de l’existence.

Cette notion nous permet de comprendre un peu mieux les différences de comportement entre les hommes et les femmes, et peut aider à améliorer nos échanges.

L’intelligence relationnelle

Daniel Goleman compare les neurones miroirs à une « wifi neuronale ». Il s’agit d’un mécanisme qui fait que notre cerveau, dès la naissance, «mime» les actions qu’il voit accomplir par d’autres comme si c’était lui qui agissait. Ou bien il se mime lui-même en imaginant une sensation ou une action, provoquant la même activité neuronale que s’il sentait ou agissait pour de bon.

Vus de l’extérieur, nous pouvons être immobiles et silencieux alors qu’à l’intérieur nos neurones « dansent » ou «jouent du piano».

L’intelligence relationnelle repose sur un processus très rapide. En moins de vingt millièmes de seconde, notre cerveau peut capter, simultanément, que la personne en face de nous a tel ou tel air, est plus ou moins sympathique, plus ou moins franche, qu’elle sent telle ou telle odeur, qu’elle est physiquement plus forte ou plus faible que nous, qu’elle est pacifique ou menaçante, qu’on peut lui parler ou pas, qu’elle nous plaît ou pas.

La mise en résonance des systèmes nerveux vaut pour tous les humains qui entrent en relation, qu’ils soient deux ou au-delà. Au travail, entre amis, en famille. Une foule baignant dans la même émotion représente une myriade de cerveaux se mettant au diapason – incarnation neuronale de la « passion unique ».

Les neurones en fuseau (seuls quelques animaux en possèdent)

Les cellules nerveuses, très grosses, qui permettent une grande rapidité de réaction sur un grand nombre de plans simultanément s’appellent les « neurones en fuseau. »

En situation de survie, en fonction de la réponse de l’organisme, on pourra sourire à une personne ou lui envoyer un coup de poing ou se sauver à toutes jambes.

Les neurones en fuseau sont aussi importants que les neurones miroirs. Ils mettent en branle des processus archaïques qui se déroulent hors de toute conscience à la vitesse éclair d’un réflexe.

Cet archaïsme est récent. La plupart des animaux ne possèdent pas de neurones fuseau. Seulement chez les chimpanzés, les gorilles, les orangs-outangs, les bonobos et les baleines … ces dernières en ont d’ailleurs plus que les humains.

On appelle aussi les neurones en fuseau les neurones de l’amour

Aimer quelqu’un c’est s’avérer capable de détecter chez lui d’infimes nuances dans l’expression de ses ressentis et éventuellement y répondre.

On aurait découvert quelques dix-huit façons de sourire. Sourire est l’expression que le cerveau humain décrypte avec le plus de nuances et le plus vite : nos neurones préfèrent les visages heureux. En moins de vingt millions de seconde, nous pouvons tous reconnaître lequel des dix-huit sourires-type nous adresse notre interlocuteur et ainsi décrypter son ressenti et nous y adapter.

Voici une liste des différents sourires :

petit rictus figé de politesse
le sourire gêné
le sourire soulagé-pincé (signifiant « on l’a échappé belle »)
le sourire épuisé (de bonheur)
le sourire sadique
le sourire fatigué
le sourire excédé
le sourire endurant (personne qui prend son mal en patience)
le sourire diplomatique
le sourire extatique
le sourire caricatural (imiter grossièrement la joie)
la façon préoccupée (comme l’inventeur en train de créer)
manière méprisante
manière simulée
manière ravie (devant un bébé qui nous émeut)
manière chaleureuse (pour encourager autrui dans une action)
manière méditative (à la manière de Bouddha)
ou enfin, amoureuse (mélange d’extase, ravissement, chaleur et excitation)
Si on généralise nos formes d’expression et de sensorialité verbale et non-verbale, on aboutit à ce qu’on appelle «l’empathie». Sans cette rapidité et cette subtilité de décodage de l’autre, l’empathie serait impossible.

Sans nos neurones en fuseau, nous ne serions pas humains.

La «voie basse» de l’intelligence relationnelle ne passe pas par la réflexion

Cette communication ultra rapide et multiniveaux constitue ce que les neurologues nomment la « voie basse de l’intelligence relationnelle », c’est peut-être l’intuition et peut-être aussi la télépathie (qui se nourrit de détails infimes entre personnes en relation affective forte).

Cette « voie basse » ne fait pas de compromis ni de diplomatie. Laissée à elle-même, elle peut s’avérer grossière et sauvage (donc, inhumaine), réagissant face à l’autre en « j’aime/je n’aime pas. »

La « voie haute » de l’intelligence relationnelle – cerveau civilisé

La « voie haute », l’autre pilier cortical, (contrairement à la basse qui réagit sans réfléchir) commence par la réflexion consciente. C’est notre cerveau civilisé.

La « voie haute » est beaucoup plus lente, mais plus riche, sophistiquée que la basse, faisant intervenir la mémoire, les valeurs, les croyances, la culture de la personne.

Elle fonctionne à coups d’hésitations, mais elle s’avère flexible et multifonctionnelle.

Une personne équilibrée fait coopérer la lente intelligence réfléchie de sa « voie haute » et les fulgurantes intuitions de sa « voie basse ».

Nous vivons cette coopération en permanence, avec des courts-circuits généralement inconscients (qui sont des refoulements.) Exemple : les neurologues constatent qu’au cinéma notre « voie basse » réagit comme si le film était vrai – avec bonheur et terreur selon le scénario – et que notre « voie haute » doit exercer un contrôle tyrannique pour que nous restions sagement assis dans notre fauteuil au lieu de participer à la scène ou nous sauver.

Suite à l’observation de l’intérieur du cerveau, les chercheurs ont pu constater que les relations harmonieuses (entre conjoints, entre enfants et élèves, entre soignés et soignants) mettent tous les chronomètres neuronaux des personnes en phase, dont il en résulte un meilleur métabolisme, peut-être accru d’un bonheur supérieur.

L’altruisme est un instinct

La plupart des chercheurs et praticiens qui travaillent actuellement sur ces questions aboutissent au constat que l’altruisme est un instinct. Pourquoi? Schématiquement, parce que nous ressentons, en nous-mêmes, la souffrance de l’autre, et qu’en le secourant, nous cherchons fondamentalement à nous soulager nous-mêmes.

Daniel Goleman cite ces mots du poète W.H. Auden : « Il faut nous aimer les uns les autres, ou mourir. »

Ce ne serait pas un souhait moral, mais plutôt une observation neuronale!

Malheureusement, de nos jours, nous vivons dans des conditions qui bloquent notre altruisme ou le détournent. Dans notre cerveau, les « neurones » qui ressentent l’autre côtoient les neurones moteurs, qui permettent d’agir; ainsi, lorsque nous ressentons de la compassion pour quelqu’un, notre sollicitude devrait tout de suite pouvoir se traduire par une action.

Or, cette mise en action est aujourd’hui bloquée de plusieurs façons. Premièrement, nous sommes bombardés d’informations négatives et tragiques par les médias qui ne nous permettent pas d’agir, sinon de façon détournée, comme envoyer un chèque à une ONG ou en signant une pétition. La plupart d’entre nous vivent dans des grandes villes, où la densité des contacts est telle qu’il faudrait être un saint pour répondre à toutes les invitations à la compassion que nous recevons en permanence. De plus, même avec nos amis et nos proches, nous sommes de plus en plus en relation par l’intermédiaire de machines, qui ne permettent pas l’expression physique immédiate d’une compassion. Or, nos neurones ont besoin de contacts directs, physiques et sensoriels.

Dans un prochain article, un entretien entre Patrice Van Eersel et Pierre Bustany, neurophysiologue et neuropharmacologue au CHU de Caen, un expert en neuro-imagerie, qui depuis les dernières années, s’est concentré sur les liens entre fonctionnement cérébral et cognition lors du stress traumatique, avec l’objectif de cerner les causes de la résilience, ainsi que les liens entre neurones et pensée.

Notre cerveau n’a pas fini de nous étonner!

 

29/08/2018

À l'avenir, il n'y aura place que pour une culture... et celle-ci sera américaine, a dit George Lucas,Il existe plusieurs formes de désapprobation des États-Unis,Les Américains et les Autres: il y a une Amérique généreuse et une Amérique égoïste.

Les Américains et les Autres

Table des matières

4.1 - Les deux solitudes

4.2 - L'arme du divertissement

4.3 - L'antiaméricanisme

4.4 - Les grandeurs et les vicissitudes des États-Unis

4.5 - 2005-2007 : les Américains et les Autres

Résumé

De 1980 à 2000, le monde a pensé que l'Amérique offrait LA solution, après le 11 septembre 2001, elle semble devenir LE problème.

Deux solitudes coexistent sans se connaître vraiment : les Américains et les Autres.

Mieux que toute autre société, les États-Unis maîtrisent trois armes : les NTIC, l'économie et le divertissement.

Les Américains ont le choix entre les tendances du multilatéralisme et celle de l'unilatéralisme, le débat n'a pas encore eu lieu. Mais les relations entre les Américains et les Autres resteront déterminées par le 11 septembre 2001.

Le basculement de notre société nous amène à développer de nouvelles formes de gouvernance locale et mondiale.

 4.1. Les deux solitudes

Des pionniers

On sait que l'être humain naît dans un espace et un temps qui façonnent la conscience qu'il acquiert de son environnement [1]. Les forces qui ont créé les États-Unis ont développé un pays unique [2] (comme d'ailleurs tous les autres pays). Parce que les États-Unis ont abordé leur passage au XXIe siècle via les nouvelles technologies, cette société a développé un leadership dans beaucoup de secteurs d'activité. Parce qu'ils furent les pionniers dans les nouvelles technologies d'information et de communication (NTIC) [3], le cinéma, le disque et la télévision devinrent les véhicules d'une productivité culturelle nouvelle au point de créer un modèle dans le domaine du divertissement, le modèle Hollywood. Celui-ci devint en quelques années, les années 60 et 70, le chantre de la modernité [4]. Le tout fut amplifié par cet autre travail de pionnier en informatique et en télécommunication qui leur permit de développer commercialement l'Internet et le Web et ainsi de profiter des possibilités qu'offre la numérisation des produits [5]. C'est l'omnipotence des NTIC qui donne aux États-Unis la capacité d'agir en hyperpuissance [6] [mondialisation 8].

Les Américains sont différents parce que la perception qu'ils ont d'eux-mêmes et du monde en général obéit à ces catalyseurs de croissance que sont les NTIC [rupture 3] et ces technologies ne sont pas autant maîtrisées par les autres sociétés, d'où leur position de leader. Nulle part la rupture [7] ne se fait sentir aussi fortement qu'aux États-Unis parce que ceux-ci précèdent les autres pays de trois ou quatre ans dans bien des domaines [mondialisation 3]. Le problème n'est pas tant la qualité des œuvres américaines, mais vient du fait que, pour les Américains, il n'existe qu'une culture au monde et que celle-ci est américaine [8].

À l'avenir, il n'y aura place que pour une culture... et celle-ci sera américaine, a dit George Lucas. Celui-ci ne veut pas nous froisser par cette phrase ; il faut comprendre que les États-Unis se sont édifiés sur la conviction d'être une société où toutes les cultures se fondent en un mode de vie qui doit convenir à toute l'humanité [9]. Dans cette perspective, les Américains ne croient pas imposer leur way of life : ils le partagent tout simplement pour le plus grand bonheur de tous, et Internet est l'un de ces outils de partage. Devenu maître des symboles, l'empire américain se présente avec la séduisante apparence des enchanteurs. Il s'assure le contrôle du vocabulaire, des concepts et du sens. Cet empire oblige notre imaginaire à formuler les problèmes qu'il crée avec les mots que lui-même propose.

De plus, les Autres entretiennent avec les Américains une relation d'amour-haine, tandis que les Américains n'ont tout simplement pas conscience de l'impact de leur culture et des politiques de leur gouvernement sur le reste du monde [10].

Le choc du 11 septembre [11]

Pour les Américains, le 11 septembre 2001 fut une sorte d'éclair qui a subitement illuminé un pan de la réalité. Avant, le monde était heureux ; il était fait de percées fulgurantes dans le domaine des NTIC et de partage de leur richesse et de leur culture avec les autres pays. Brusquement, ils ont basculé dans un monde sans référence au passé et où ils ne sont plus le centre ; les Américains ont vécu leur rupture en trois heures : Pourquoi nous haïssent-ils ? Pour la première fois ils ont ressenti un sentiment qui leur était jusque-là étranger : le doute.

Ils pensent avoir été attaqués à cause de leur liberté, de leur démocratie et de leur niveau de vie ; ils ne pensent pas qu'il peut y avoir un lien entre leur politique étrangère et le terrorisme [12]. Les images qu'ils ont vues à l'écran n'ont pas été comprises. Parce qu'ils sont profondément patriotiques [13], ces attentats n'ont pas été pour eux une occasion pour réfléchir sur leur rapport avec le reste du monde [14].

4.2. L'arme du divertissement

Parce que nous vivons dans un monde d'images réelles (celles de nos activités quotidiennes) et virtuelles (les images diffusées sur les écrans de toutes sortes) et que nous associons ces images dans notre mémoire, celles-ci façonnent nos rapports au monde. Notre sentiment d'identité à nos communautés est formé par ces contacts directs avec ces images, donc par les consortiums qui les produisent et les contrôlent [15]. Ces images reflètent la réalité tout en la construisant, elles ne se contentent pas de transmettre une idéologie mais deviennent l'idéologie. Les contenus semblent de type « publics » parce que les téléspectateurs ont le sentiment de les regarder ensemble. C'est un monde où se côtoient les symboles à l'imaginaire des gens : Super Mario, Georges W. Bush, Gandalf du Seigneur des anneaux, Darth Vader de Star War, etc.

Le divertissement [16] à la Hollywood [17] fait peut-être plus peur que l'arme économique parce qu'il remet en cause la culture, le divertissement devenant au XXIe siècle un outil de contrôle de l'imaginaire. Cette industrie remplace la culture par le divertissement et la pensée par l'émotion : en fait, c'est un dragon omnivore qui carbure aux émotions. Cette arme fait d'autant plus peur que nous, les Autres, n'avons pas su développer des outils pour protéger notre culture [18], reflet de notre imaginaire collectif. Le mode de pensée américain s'insinue via les produits made in USA dans l'imaginaire de nos enfants [19] au point que les enfants de nos enfants ne sont pas nos petits-enfants, mais les enfants de Walt Disney ; leur perception de l'espace-temps est devenue disneyienne [20]. On commence à réaliser maintenant que les États-Unis sont un soft power, leur American way of life a un pouvoir de séduction sur les cœurs et les esprits qui vaut celui de leurs armes.

On n'a pas encore réalisé que l'actuelle tentative de réorganisation sociale, culturelle et économique de l'Occident s'appuie sur un réaménagement du divertissement et des communications [21] et que la réorganisation politique passe par le contrôle des réseaux médiatiques qui leur permet de manipuler l'opinion publique.

4.3. L'antiaméricanisme

Le courant antimondialiste se double d'un courant d'antiaméricanisme ; de nombreux livres tentent de cerner ce mouvement [22].

La plupart des gens à travers le monde sont réticents à laisser les Américains décider seuls des stratégies qui les concernent. Les Américains considèrent le monde comme leur village dont ils sont à la fois le gendarme, le banquier et le fournisseur de films et d'émissions de télévision. Les États-Unis se présentent comme le héraut du modèle unique, celui du tout-au-marché où la seule mesure est le profit [23]. C'est une administration connue pour son indifférence aux desiderata, même de ses voisins. De 1990 à l'an 2000, leur politique étrangère a eu plus de quoi nous inquiéter que nous réjouir [24]. Les États-Unis ont l'idée que ce qui est bon pour eux est bon pour nous. Il y a une exaspération devant le triomphe économique d'une nation qui n'est pas nécessairement meilleure que les autres [25], mais dont la taille, la géographie et la chance ont favorisé le succès.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont marqué l'imaginaire individuel et collectif de tous les habitants de la planète parce que c'était une manifestation concrète contre deux symboles de la réussite et de l'orgueil américain, le World Trade Center et le Pentagone. Venant d'un peuple dominateur, les opérations américaines comme la guerre du Golfe et l'Afghanistan sont peut-être habillées du principe du Bien contre le Mal, mais elles sont menées au strict nom de leurs intérêts. Mais ce qui est grave, c'est que leur réponse modifie considérablement l'état du monde, et que nous vivons dans ce monde modifié par les stratégies simplistes de président Bush. Quand une puissance comme les États-Unis s'arroge un droit de suite qu'elle peut appliquer à l'intérieur de n'importe quel pays [26], le droit international n'existe plus et le droit des gens est bafoué. Le nerf du droit international étant la souveraineté des États, la politique du président Bush signifie que la souveraineté des États n'existe plus, parce qu'elle est confisquée par le gendarme de la planète [27].

Un parallèle entre l'empire romain et l'empire américain

Plusieurs auteurs se sont penchés sur les relations entre les empires et les barbares [28], certains ont même établi un parallèle entre les empires romain et américain. De tout temps des empires [29] se sont édifiés sur un modèle d'ordre « mondial » face aux « autres ». Nous amorçons une fracture entre les tenants de l'ordre du « Nord » face aux désordres se situant au « Sud ». Cette fracture Nord-Sud (1990-?) succède à la fracture Est-Ouest (1945-1990 [30]).

Le modèle utilisé par l'empire cherche à concentrer la richesse et la puissance, il fixe les normes et édicte le droit. Ce modèle du Bien repose sur la justice et la sécurité, il unit tous les participants par sa culture et sa langue [31]. Le modèle des « autres » est celui qu'utilise l'axe du Mal. Ces autres sont des barbares hétérogènes qui vivent dans la misère et le chaos, conséquemment ils doivent être tenus en lisière de cet ordre [32].

Empire
(Nord)

 

Barbares
(Sud)

Paix et harmonie

Guerres

République de citoyens

Monarchies violentes

Culture et langue intégrées

Babel

Raison et religion

Fanatisme

Justice et droit

Force

La confrontation entre les deux modèles semble prendre de plus en plus la forme d'un affrontement entre les bien nantis et les « autres » [33]. Le modèle du Bien se proclame universel, mais se veut limité géographiquement. Il choisit la sécurité [34] au lieu d'offrir une mondialisation équitable. Tout cela n'annonce pour l'avenir que des affrontements.

Les différentes formes d'antiaméricanisme

Il existe plusieurs formes de désapprobation des États-Unis :

l'antiaméricanisme populiste et primaire qui leur reproche leur ignorance, leur égoïsme et leur arrogance, une forme de désapprobation épidermique ;

l'antiaméricanisme culturel et social qui leur reproche leur impérialisme culturel, leur dogme de la consommation à outrance, leurs armes à feu et leurs banlieues barricadées, une forme de désapprobation plus approfondie que la précédente ;

l'antiaméricanisme politique qui leur reproche leur isolationnisme, leurs faucons et en général la vision binaire de l'establishment Bush [35].

4.4. Les grandeurs et les vicissitudes des États-Unis

L'Amérique n'est pas un monolithe. La société américaine est écartelée entre deux grands courants qui expliquent les tensions que traversent ses institutions [36] et son opinion publique : il y a une Amérique généreuse [37] et une Amérique égoïste.

A. Le courant libéral est centré sur les traditions de multilatéralisme ; il croit à la diplomatie et au triomphe de l'intelligence menant à la paix. Il est issu du Nord-Est des États-Unis et tourné vers l'Europe. Il s'est incarné chez Truman, Kennedy, Carter et Clinton, en fait surtout chez les démocrates.

B. Le courant conservateur est centré sur des traditions d'unilatéralisme [38]. C'est l'Amérique des faucons [39] qui ne croit qu'à la puissance, qu'à la démonstration militaire et qu'à la loi du talion. C'est aussi l'Amérique des fondamentalistes chrétiens qui sont au cœur de la politique étrangère de l'establishment actuel, principal chantre du combat entre le Bien et le Mal [40]. Ce courant est incapable de conciliation ; comme dans un film de cow-boys, il utilise une approche show down sans possibilité de back down. Il est issu du Mid-West et du sud des États-Unis et est coupé de l'Europe. Il s'est incarné chez Théodore Roosevelt, Reagan, Bush père et fils, en fait surtout chez les républicains.

L'Amérique réelle est un mélange des deux, une complexité à double visage, ce qui rend son analyse si difficile pour nous, les Autres.

Le 11 septembre a fait basculer les États-Unis
dans l'unilatéralisme.

Un colosse aux pieds d'argile

Cette société connaît de nombreux défis :

la financiarisation de son économie par des spéculateurs place souvent celle-ci sur la brèche [41] :

plusieurs secteurs sont menacés par les Européens qui deviennent de plus en plus puissants à chaque unification d'un secteur donné ;

la supériorité du dollar qui est de moins en moins régie par l'économique et le politique mais de plus en plus par le militaire ;

la lutte contre le terrorisme qui lui fait renier une partie de ce qui a été sa démocratie [42], lutte qui développe une justice où règne l'arbitraire [43] ;

une économie qui s'essouffle : les Américains vivent au-dessus de leurs moyens, finançant une partie de leur déficit extérieur grâce à l'épargne mondiale [44]. De plus, ils développent eux-mêmes des pratiques qu'ils condamnent chez leurs partenaires [45].

de grandes poches de pauvreté [46] ;

le cafouillage de la CIA, du FBI et de la NSA [47] ;

leurs initiatives technologiques, guidées par le principe de la libre entreprise, connaissent de grands succès, mais pas le développement de leurs applications à cause de la faiblesse d'analyse des usagers, notamment en fonction des niches ;

actuellement, une surenchère de revendications identitaires [48] fait exploser le melting pot étatsunien ; la nouvelle frontière et la nouvelle société ne sont plus que de vagues souvenirs. De plus, demain les citoyens seront en majorité asiatiques et latino-américains.

Une pax americana ?

Nouvelle doctrine Monroe [49], la doctrine Bush qui émerge cherche à redessiner la carte du monde [50]. Elle s'articule autour de plusieurs points :

les États-Unis représentent la principale force militaire dans le monde, laquelle au demeurant ne doit pas souffrir de compétition contre les forces qui les menacent ou même donnent signe de les menacer ;

conséquemment, la Maison-Blanche a le droit d'attaque préventive partout sur la planète, quand elle le veut ;

elle doit s'établir en plein cœur de l'Asie centrale, territoire charnière entre l'Europe et l'Asie, face à la Russie et à la Chine [51] ;

elle doit établir un contrôle direct sur le plus grand réservoir de pétrole au monde [52] ;

et restructurer la sécurité sur le continent américain en imposant les vues des États-Unis (et les coûts) au Canada [53], au Mexique et aux futurs partenaires (et surtout d'éventuels clients) de la ZLEA ;

etc.

Contrairement à la politique européenne qui s'appuie sur le long terme, l'establishment américain réagit au coup par coup [54]. Cette doctrine appelée Stratégie de suprématie globale [55] s'inspire d'un plan intitulé Ressource pour un nouveau siècle [56] dont les grandes lignes avaient été présentées à Georges Bush, père, il y a plus de dix ans [57].

5.5. 2005-2007 : les Américains et les Autres ?

L'avenir ressemble à un gigantesque jeu de Monopoly (selon l'ancienne vision) ou mieux, à un jeu de Simulation (SIM, selon la nouvelle vision). Actuellement, les joueurs que sont les décideurs devinent à peine les forces et les règles qui gouvernent la nouvelle société du savoir et méconnaissent l'échiquier qu'est le système-monde qui émerge [groupe 2]. Leur déficit de réflexion et de décision vient de cette absence d'analyse.

Les États-Unis

Déchirés entre leurs deux grandes tendances, les Américains n'ont pas encore choisi. Comme un élastique qu'on aurait trop tendu, l'expansion américaine commence à connaître de sérieux handicaps qui vont diluer lentement son influence. Ils ne seront plus assez puissants pour être le régulateur de la planète mais demeureront pour un temps le principal perturbateur [58]. Comme autrefois les Romains, ils devront apprendre à négocier avec les Autres, autant avec les Gaulois qu'avec les Barbares, ce que l'establishment actuel n'est pas habitué à faire. Le temps arrive où l'Amérique va s'apercevoir qu'elle ne peut plus se passer des Autres et qu'elle lutte pour une hégémonie qui existe de moins en moins.

Actuellement, cet establishment fait une lecture erronée des forces en présence. Il a militarisé sa politique étrangère [59] et affaibli l'économie mondiale [60], ce qui a eu pour effet d'affaiblir la sienne. Il s'est fait le champion que d'une seule cause : une société de marchés grâce au libre-échange [61]. On a du mal à retracer une période de l'histoire où autant de pays sont opposés aux États-Unis [62], et d'ailleurs avec probablement de plus en plus de virulence d'ici 2005-2007.

Il ne gagnera rien à vaincre ces pays faibles que sont l'Irak, l'Iran, la Corée du Nord et Cuba, mais devra négocier après 2007 avec ces puissances que seront l'Europe, la Russie, la Chine et le Japon.

L'Union européenne

Elle prend son expansion [63], mais à son rythme, lenteur causée par le respect de ses cycles sociétaux [mondialisation 3]. L'impact de sa masse critique et de ses volontés ne se ferait vraiment sentir qu'après 2007.

L'Asie

Elle ne sera pas au rendez-vous en 2007. La Chine ayant un énorme déficit démocratique qui exigera au moins dix années d'éducation ; et le Japon n'ayant pas la masse critique pour remplacer les États-Unis [64].

Le court terme et le moyen terme ?

Il faut apprendre à reformuler autrement notre vision d'ensemble et changer radicalement nos conceptions traditionnelles, qui à l'évidence ne fonctionnent plus. Il y a deux modèles qui s'affrontent [65] : celui qui pense que le droit du commerce prime sur tous les autres, et le modèle qui veut faire émerger des institutions au-dessus des États-nations pour les compléter au nom d'un bien commun grâce à une réorganisation de la gouvernance locale et mondiale. Ce modèle veut développer une société qui est autre chose qu'un simple monde de marchés [66] mais une société en harmonie avec elle-même. La montée en puissance de l'Europe et de l'Asie va créer un nouvel équilibre mondial dans un système-monde complexe [67]. Mettre en commun et mutualiser les besoins pour en faire autre chose qu'un amoncellement de besoins individuels ; miser sur l'émancipation de la personne humaine au sein de ses groupes d'intérêts au lieu de ne s'en tenir qu'à des échanges de type marchand. Cette économie est plus sociale que l'économie de marché ; nous avons le choix entre une transformation sociale ou le néolibéralisme traditionnel, c'est peut-être une utopie mais c'est la seule voie contre le fatalisme.

La seule voie, est celle d'une négociation multilatérale de tous les acteurs pour créer une forme d'autorité planétaire, c'est-à-dire une mondialisation désirée par tous et administrée collectivement grâce à une ingénierie de l'être ensemble [68].

On ne subit pas l'avenir, on le fait.
Il y a du bon dans ce monde, cela vaut la peine de se battre
[69].

[1] Voir le dossier La rupture, 1.1.

[2] Contrairement aux États européens qui ont leur origine dans des guerres, les États-Unis sont le seul État des temps modernes qui soit issu de la volonté agissante de ses citoyens en répondant à leurs aspirations de liberté, et qui s'est constitué dans le dernier territoire de la planète considéré comme disponible (les Amérindiens n'ayant pas été consultés).

[3] Une société du savoir est une société où plus de 50 % de ses citoyens-consommateurs traitent d'une façon ou d'une autre des informations. Les NTIC soudent les acteurs (créateurs, diffuseurs et consommateurs) et permettent aux contenus de circuler autour du globe.

[4] Créant le syndrome Si c'est américain, c'est meilleur.

[5] Grande vitesse de diffusion et coûts réduits de production et de diffusion.

[6] Une nation si puissante qu'elle influe sur la vie de chacun dans le monde entier. Le terme d'hyperpuissance n'est aucunement exagéré. La taille de son économie n'a aucune mesure avec le reste du monde : la population américaine représente 4,6 % de la population mondiale tandis que le produit intérieur brut (PIB) atteint 29 % du PIB mondial. À eux seuls les Etats-Unis pèsent presque aussi lourd que les 185 pays les plus pauvres.

[7] Voir le dossier La rupture.

[8] L'Amérique construit ce qu'elle sait des autres cultures sur une opposition « comme » et « pas comme ».

[9] Beaucoup de films diffusés par Hollywood dans le monde entier exaltent la violence, le sexe et le triomphe du plus fort. Selon cette imagerie, le monde trouve toujours son salut grâce à Rambo, Bruce Willis ou Arnold Schwartzneger. Dans ce bain d'images violentes où trempent les spectateurs des pays d'une autre civilisation, beaucoup commencent à être persuadés de la décadence américaine.

[10] Le problème qu'ont les gens avec les États-Unis n'est pas qu'ils s'opposent à eux à propos des armes de destruction massive ou du terrorisme international. Ils écoutent les États-Unis sur ces enjeux et peuvent bien être d'accord avec eux, mais ils veulent que les États-Unis les écoutent en retour. Tony Blair, La Presse, p. B5, 11 janvier 2003.

[11] Voir le dossier La rupture, chapitre 3.

[12] Si vous voulez éviter de nouvelles atrocités de ce genre, vous (les Américains) devez faire attention à leurs causes. Noam Chomsky, dans 9-11, Éditions du Serpent à Plumes, Paris, 2002.

[13] Le patriotisme, c'est croire que votre pays est meilleur que tous les autres. Georges Bernard Shaw.

[14] Par exemple, ils prétendent encore être une société ouverte quand ils sont devenus un cercle parfaitement clos.

[15] Lorsque l'étude The Media Monopoly est parue en 1983, la propriété des médias était partagée entre une cinquantaine de conglomérats ; en 2002, il n'y a plus qu'une dizaine de mégamajors (voir le chapitre 5). The Media Monopoly, Ben Bogdikian, Beacon Press, Boston, 1983.

[16] Industrie très lucrative du entertainment qui, à cause de son omniprésence, englobe même le politique et l'éducation. C'est une industrie du rêve et de l'évasion qui offre un anti-stress où se réfugient les citoyens-consommateurs ébranlés par les mutations qui modifient leur environnement.

[17] Dont la production est faite au moule de la sensibilité et de la mentalité américaine ; production devenant une camisole de force culturelle et descriptive qui imprègne la planète.

[18] Les stratégies d'exception culturelle ne sont que des négociations d'arrière-garde dans un monde où les Américains prétendent que tout acte créatif est un produit économique. Voir le dossier Les deux modèles, chapitre l.

[19] Pour eux la ville de Paris se résume au film The Hunchback of Notre-Dame, et un livre, à sa version filmique ou vidéo.

[20] Pour eux, il y a eu un effort d'identification conscient ou nom, une volonté de s'inscrire dans une culture mondiale jugée plus valorisante que la tradition locale.

[21] Comme la réorganisation politique de la Gaule par Rome qui s'est faite par le réaménagement du domaine religieux. Non seulement de nouveaux dieux furent introduits, non seulement les druides, opposés aux valeurs du nouvel ordre, furent éliminés, mais l'ensemble des cultes traditionnels ont dû redéfinir leur place dans le nouvel espace-temps de la cité. La Religion en Gaule romaine, Piété et politique. William van Andringa, Éditions Errance, Paris, 2002.

[22] Le Livre noir des États-Unis de Peter Scowen, L'Obsession anti-américaine de Jean-François Revel, L'Effroyable imposture de Thierry Meyssan, 9/11 de Noam Chomsky, Stupid White Men de Michael Moore, Pourquoi le monde déteste-t-il l'Amérique ? Ziauddin Sardar et Merryl Wyn Davis.

[23] Les États-Unis ne contribuent que pour 0,5 % de leurs richesses à l'aide internationale tout en consommant 25 % des ressources mondiales.

[24] À ce chapitre, notons que les États-Unis ont dit non au Protocole de Kyoto, à la Cour pénale internationale (CPI), à la Conférence mondiale sur l'esclavage (Durban), à la convention sur les armes bactériologiques, qu'ils se sont retirés de l'UNESCO et qu'ils ont trop souvent ignoré l'ONU.

[25] Voir le cirque des élections présidentielles de 2000, les frasques du président Clinton, la façon dont ils se sont fabriqué eux-mêmes des ennemis (la république des ayatollahs en Iran, le Liban, la guerre du Golfe, la Serbie-Kosovo-Bosnie et la Palestine), sous l'étiquette d'une bataille du Bien contre le Mal, mais en fait au strict nom de leurs intérêts.

[26] Voir notammment le discours de M. Bush « The axis of evil » en février 2002.

[27] Autres droits corollaires que s'arroge le gendarme : aucune nation n'a le droit de se défendre si elle est envahie par celui-ci pour cause de présence terroriste sur son territoire, etc.

[28] L'empire et les nouveaux barbares. Jean-Christophe Rufin, JC Lattès, Paris 2001. Après l'empire. Essai sur la décomposition du système américain. Emmanuel Todd, Éditions Gallimard, 2002. The Rise and Fall of Great Powers. Economic Change and Military Conflict from 1500 to 2000. Paul Kennedy, Fontana Press, Londres 1989. Does America need a Foreign Policy ? Toward a Diplomacy for the 21st Century. Henry Kissinger, Simon & Schuster, New York 2001. Global Political Economy. Understanding the International Economic Order. Robert Gilpin, Princeton University Press, Princeton, 2001. The Grand Chessboard. American Primacy and its Geostrategic Imperatives. Zbignew Brzezinski, Basic Books, New York 1997.

[29] La Chine des Ming, l'Empire mongol, l'Empire perse, l'Empire ottoman, la Moscovie, l'Empire aztèque, les Empires français et anglais.

[30] 1990, chute du Mur de Berlin, du communisme soviétique et fin de Yalta. La Guerre froide est finie, déclare le président Bush, le 22 novembre 1990. C'est aussi l'apparition de la théorie de la « fin de l'Histoire » de Fukuyoma et de celle du « choc des civilisations » de Huntington, deux théories complémentaires qui sont directement liées à la poussée de la mondialisation.

[31] Dans notre cas : Hollywood, l'anglo-américain et l'Internet.

[32] Un nombre croissant de peuples et de régions, instables et imprévisibles, s'allument du même côté de l'horizon, le Sud : Somalie, Afrique des Grands Lacs, Kurdistan, Erythrée, Ex-Yougoslavie, Mozambique, Cachemire, Sud-Zaïre, Tibet.

[33] Fermeture des frontières aux « étrangers », guerres pour les matières premières comme le pétrole (Guerre du Golfe, Afghanistan), isolationisme commercial (Farm Bill, guerre du bois d'œuvre, etc.).

[34] Opération Justice sans limite par exemple.

[35] If you are not with us, you are against us.

[36] Lire Bush at War, par Bob Woodward, Simon & Schuster, New York, 2002.

[37] Cette Amérique est capable de se mobiliser autour de grands projets collectifs : l'effort de guerre 42-45, le plan Marshall, la conquête de la Lune et le Information Highway.

[38] Défendre les seuls intérêts des États-Unis.

[39] Les « durs » qui encadrent W. Bush : Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Condoleeza Rice, etc.

[40] La Moral Majority, la Christian Coalition, Pat Robertson, Pat Buchanan, John Ashcroft, etc. Lire The Book of Virtues de Bill Bennet, qui décrit la droite religieuse américaine, 1999.

[41] Exemple de l'effondrement de la bulle boursière, des scandales financiers à répétition, etc.

[42] La mise sur pied du Department of Homeland Security à peu près sans débat politique réel et la loi USA Patriot Act (votée le 26 octobre 2001) qui s'arroge le droit d'ouvrir le courrier, de mettre n'importe qui sur écoute et de perquisitionner les domiciles privés sans mandat.

[43] Les mesures exceptionnelles contre les suspects, les prisonniers de Guantanamo, les arrestations et les expulsions secrètes de non-citoyens américains. La démocratie meurt derrière des portes closes. L'autre victoire de ben Laden, La Presse, 11 septembre 2002, p. A5.

[44] Entre 1990 et 2000, le déficit commercial américain est passé de 100 à 450 milliards de dollars ; les Américains ont donc besoin d'un flux de capitaux extérieurs de volume équivalent (voir les investissements japonais notamment).

[45] Le bois d'œuvre, l'acier et le Farm Bill, par exemple.

[46] Les États-Unis sont le seul pays où les gens les plus riches gagnent 1000 fois plus que les gens les plus pauvres : 20 % de la population est paupérisée.

[47] La guerre entre ces services, les graves lacunes concernant leur connaissance des cultures et des langues étrangères, la faiblesse de la veille et de l'analyse-synthèse, etc. Voir le mémo de Coleen Rowley à la direction du FBI et lu par le Congrès dans les mois qui suivirent le 11 septembre 2001.

[48] Les féministes, les gays, les Amérindiens, les pauvres, les Latinos, etc.

[49] Doctrine qui leur permit de se réserver des sphères d'influence et qui servit de justification aux guerres contre le Mexique, Cuba et les Philippines au début du siècle, et à bien d'autres depuis.

[50] Énoncé publiquement le 20 septembre 2002.

[51] Les deux dernières grandes puissances militaires.

[52] Pour s'affranchir du pétrole saoudien.

[53] Créé récemment par le Pentagone, le Northern Command donne au Américains le commandement intégré (sol, air, mer) pour l'Amérique du Nord allant jusqu'à 500 milles des côtes. De plus, Washigton fait des pressions auprès d'Ottawa pour que le Canada augmente ses budgets militaires et réorganise ses services : frontières, immigration et justice, au détriment de ses propres citoyens.

[54] Quelquesfois par un engagement actif, par exemple vis-à-vis de l'Irak, quelquefois par un engagement passif comme au Proche-Orient, ou une approche multilatérale en Afghanistan (destruction des talibans et reconstruction), etc.

[55] Annoncée par le président George W. Bush en septembre 2002.

[56] Rapport préparé par le groupe Project for the New American Century, pour Dick Cheney.

[57] Le rapport Defense Planning Guidance, rédigé pour l'administration Bush (père), fut la première formulation systématique d'une stratégie globale des États-Unis après la chute de l'Union soviétique. Les grandes lignes furent présentées au public par le New York Times, les 8 et 10 mars 1992.

[58] Parce que leur puissance a pour conséquence de démultiplier l'étendue des dégâts qu'ils causent dans le monde. L'instabilité menace le monde parce que les États-Unis échappent à tout contrôle, Éric Hobsbawm, historien.

[59] On peut faire beaucoup de choses avec des baïonnettes, mais on ne peut jamais s'asseoir dessus.

[60] À cause de leurs actionnaires voraces, de leurs bourses-casinos et de leurs super-milliardaires.

[61] Euphémisme qui désigne la liberté de circulation des capitaux américains.

[62] Étude menée par The Research Center de Washington auprès de 38 000 personnes réparties dans 44 pays. Novembre 2002.

[63] Les quinze pays qui forment l'Union européenne ajouteront dix nouveaux membres bientôt ; cette UE rajoutera 75 millions de consommateurs à un marché qui en compte déjà 377 en 2002. Cette expansion efface les divisions de la guerre froide et entre les fantômes de l'Histoire qui hantent l'Europe.

[64] Il ne compte que pour 18 % dans le PIB mondial, n'a pas de puissance militaire ni de vitalité démographique, et son industrie des contenus est faible dans son ensemble à cause de problèmes de langue et de culture, excepté dans les secteurs des jeux et de l'électronique grand public.

[65] Voir le dossier Les deux modèles.

[66] Parce que ce modèle développe un tissu social constitué de citoyens-consommateurs isolés, c'est-à-dire sans leurs relais opérationnels que sont la famille, leurs groupes d'intérêts et leur État.

[67] Voir le dossier Les groupes d'intérêts et les collectivités locales, 2.5.

[68] Voir le dossier Les groupes d'intérêts et les collectivités locales, chapitre 5 Une nouvelle démocratie à inventer collectivement.

[69] J. R. R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux (Les Deux tours).

 

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1. La mondialisation
2. La phase 1
3. La phase 2
5. Les mégamajors

     
   

 

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Sommes-nous en démocratie ?La démocratie c’est quand le peuple choisit lui-même ses lois. Ce n’est pas quand il choisit ses maîtres qui choisiront ensuite ses lois pour lui.

La première fois que l’on m’a dit que la France n’était pas une démocratie j’ai trouvé ça complètement ridicule. Et pourtant, c’est quelque chose qui est tellement évident que j’ai du mal aujourd’hui à comprendre comment j’ai pu mettre autant de temps à l’apprendre.

Avant de commencer, balayons la confusion la plus répandue : la démocratie ce n’est pas l’état de droit ou l’habeas corpus. Ce n’est pas parce que vous avez la liberté d’expression que vous êtes forcément en démocratie. Un dictateur peut être bienveillant.

Les pères fondateurs vomissaient la démocratie

Rappelez-vous à l’école on vous enseignait la démocratie athénienne. On vous disait ensuite que la démocratie avait connu une pause d’un millénaire avant de revenir par la révolution française.

Il n’y a rien de plus faux. Les pères fondateurs de la révolution vomissaient la démocratie. Leur but était justement de trouver une voie alternative à la tyrannie ET à la démocratie.

Si vous relisez les débats de l’époque vous verrez que le terme «démocrate» est à chaque fois utilisé comme une insulte. Pour ridiculiser son adversaire. Et le concept de démocratie fait à peu près l’unanimité contre lui. Voici une des citations les plus connues d’un des fondateurs (l’Abbé Sieyes):

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Rousseau, l’un des esprits fécondateurs de la révolution disait :

« La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale et la volonté ne se représente point ; elle est la même ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que des commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. »

Et à Voltaire de contester :

“Un pays bien organisé est celui où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne.

La révolution américaine prenait le même ton (Thomas Jefferson puis John Adams) :

Il y a une aristocratie naturelle, fondée sur le talent et la vertu, qui semble destinée au gouvernement des sociétés, et de toutes les formes politiques, la meilleure est celle qui pourvoit le plus efficacement à la pureté du triage de ces aristocrates naturels et à leur introduction dans le gouvernement”

L’idée que le peuple est le meilleur gardien de sa liberté n’est pas vraie. Il est le pire envisageable, il n’est pas un gardien du tout. Il ne peut ni agir, ni juger, ni penser, ni vouloir ”

Le modèle de la révolution française ce n’est pas la démocratie d’Athènes, c’est la République de Rome.

 

Et l’objectif n’est pas d’instaurer une démocratie mais bien un régime représentatif, une République. D’ailleurs, dans la Constitution de 1958, le mot République apparaît 70 fois (et toujours avec la majuscule) alors que les mots démocratie et démocratique n’apparaissent que 3 fois (et toujours en minuscule) !

L’élection est un concept fondamentalement anti-démocratique

On l’a dit : le but de la révolution était de trouver une troisième voie entre la dictature et la démocratie. Les fondateurs ont donc puisé des idées dans la démocratie. Et notamment l’idée la plus forte : le vote.

 

D’ailleurs, si vous demandez à quelqu’un pourquoi la France est une démocratie il vous répondra probablement «parce qu’on peut voter librement». Le régime représentatif emprunte à la démocratie le concept du vote mais en le détournant complètement, en le parodiant. Car dans un régime représentatif vous votez pour des représentants au lieu de voter des lois.

Le concept d’élection est par définition l’inverse de la démocratie. En effet, l’hypothèse fondamentale de la démocratie c’est que tous les citoyens sont légitimes pour créer la loi. L’hypothèse fondamentale de l’élection c’est que certaines personnes sont meilleures que d’autres pour créer la loi. On va donc tenter de désigner les meilleurs (les plus aptes) pour siéger à l’assemblée nationale.

 

Un régime où ce sont les meilleurs qui légifèrent, ça a un nom : on appelle ça une aristocratie. Et ne vous laissez pas abuser : ce mot a été diabolisé (pour des raisons que l’on verra plus bas) mais il n’est pas en soi péjoratif. L’aristocratie n’est pas forcément malveillante.

Dans une aristocratie, les personnes qui ont le pouvoir peuvent être des chevaliers, des prêtres ou des élus. Peu importe, tant qu’on considère qu’il existe des personnes meilleures que d’autres pour choisir la loi c’est une aristocratie. “Aristos” veut d’ailleurs dire “les meilleurs” en grec. L’aristocratie veut donc dire le “pouvoir aux meilleurs”.

Nous sommes donc dans une aristocratie élective. Si nous étions dans une démocratie, tout le monde serait considéré comme légitime à exercer le pouvoir législatif. Et d’ailleurs beaucoup de gens aujourd’hui sont totalement réfractaires à l’idée démocratique, parce que le peuple n’est selon eux pas aptes à se donner des lois. La majorité des gens sont philosophiquement aristocratiques, c’est à dire qu’ils pensent qu’il faut une compétence particulière et non accessible à tout le monde pour écrire des lois.

La démocratie c’est quand le peuple choisit lui-même ses lois. Ce n’est pas quand il choisit ses maîtres qui choisiront ensuite ses lois pour lui.

Pourquoi sommes-nous à ce point obsédés par le vote ?

Rajouter un vote dans une aristocratie n’en fait pas une démocratie. De la même manière que rajouter une feuille de salade dans un Big Mac n’en fait pas un aliment sain. Mais puisque la plupart des gens n’ont jamais vu de démocratie, il suffit d’agiter la feuille de salade pour leur faire croire que le Big Mac est sain.

Et c’est pour ça que le vote est élevé comme une valeur sacrée, presque religieuse dans ce régime. Car il permet de parodier la démocratie. D’ailleurs, si vous ne votez pas la foudre s’abat sur vous. Parce que le jour où tout le monde arrête de voter pour des représentants, le régime représentatif s’effondre dans la seconde.

 

C’est pour cela qu’on vous présente le fait de voter à une élection comme la quintessence de la citoyenneté. C’est pour cela qu’on vous bassine davantage avec l’importance d’aller voter qu’avec l’importance de lire la Constitution.

Dans une démocratie on participe à l’écriture des lois

Dans une démocratie on vote des lois. On ne vote pas pour des gens qui voteront pour nous pendant 5 ans. Sans compter que quand vous prenez la composition de l’assemblée nationale, elle n’a rien de représentatif de la population.

En France il y a 16% de cadres supérieurs, 50% d’employés et ouvriers, 52% de femmes. Dans l’assemblée nationale il y a 81% de cadres, 2% d’employés et ouvriers, 20% de femmes et 35% de plus de 60 ans.

 
Extrait du documentaire “j’ai pas voté”

Ce qui nous amène à des situations tristement drôles comme celle d’une assemblée masculine qui se lève un matin et se dit que les tampons ne sont pas un produit de première nécessité et doivent donc être plus lourdement taxés.

On est donc dans un régime représentatif sans représentativité. Le comble.

Le glissement de sens du mot

Au moment de la révolution, tout le monde comprenait bien qu’un régime représentatif n’était pas une démocratie. Alors, comment en sommes-nous arrivés là ?

 

Il semblerait que glissement du mot a eu lieu dans les années 1830–1840. On se serait mis à utiliser le mot “démocratie” comme un mot positif, pour désigner le régime représentatif et tromper le peuple. C’est ce glissement de sens qui a accouché de l’horreur sémantique : démocratie représentative. Dire “démocratie représentative” c’est comme dire “monter en bas”.

Le pire c’est qu’on a été tellement habitué à appeler le régime représentatif/l’aristocratie élective avec le nom de «démocratie» que nous ne sommes plus capables de penser la démocratie sans utiliser de pléonasmes. Démocratie directe par exemple. Ou démocratie participative.

Parler de “ démocratie directe” est l’échappatoire que nous avons trouvé. De la même manière que si vous naissiez dans un monde où «monter en bas» a pris le sens de «descendre», vous seriez obligé de dire «monter EN HAUT» pour désigner l’action de monter. En continuant cette métaphore voici à quoi ressemble le glissement des mots que nous connaissons.

 

Vous remarquerez au passage que le vrai mot qui devrait désigner le régime actuel (aristocratie) a été diabolisé et évacué de telle sorte qu’il est sorti du vocabulaire fréquent. Car la manipulation des mots demande de remplacer “descendre” par “monter en bas”. Les deux ne pouvant pas cohabiter sans qu’on se rende compte de la supercherie.

Pièces à conviction

S’il fallait encore des preuves que nous ne sommes pas en démocratie il vous suffit de regarder l’histoire récente.

Le référendum de 2005

En 2005, les français rejettent à 55% le traité européen. Deux ans plus tard, il est voté à 80% par le parlement, sans consultation du peuple. En démocratie ce serait impossible.

La fragilité de l’équilibre

On l’a vu dans les années 30, un régime représentatif peut basculer à tout instant dans la dictature. Ce qui est normal puisque, comme nous venons de le voir, c’est un système qui a été conçu pour être une voie entre la dictature et la démocratie.

Les dictatures ont aussi des élections

D’ailleurs, vous avez actuellement beaucoup de dictatures où vous avez des élections. Par contre vous n’avez aucune dictature où le peuple rédige les lois. Parce que l’élection n’est en rien le fondement d’un système démocratique.

Les promesses non-tenues

On ne s’éternisera pas là-dessus tellement le sujet a été vu et revu. Les périodes électorales sont truffées de mensonges. Et ce n’est même pas la faute des candidats, c’est structurel : il faut mentir pour remporter l’élection.

Conclusion

Nous ne sommes donc pas en démocratie. Nous sommes évidemment dans un état de droit et une République mais nous ne sommes pas en démocratie. Selon votre degré d’adhésion au régime vous pouvez l’appeler, “régime représentatif”, “aristocratie élective”, “oligarchie élective” ou en étant vraiment dur : “ploutocratie”.

La démocratie n’a jamais utilisé l’élection, elle utilise le vote. Et pour désigner l’assemblée qui rédige les lois (car il faut bien un nombre limité), elle a toujours utilisé le tirage au sort. Mais c’est encore un autre sujet.

Pour aller plus loin

Sommes-nous en démocratie ?

 

Sommes-nous en démocratie ? Conférence théâtralisée

 

J’ai pas voté

 

J’ai pas voté, le tirage au sort en politique

 

Le citoyen

 

“L’esprit antidémocratique
des fondateurs de la « démocratie » moderne”

http://classiques.uqac.ca/contemporains/dupuis_deri_franc...

Contre les élections

 

http://www.amazon.fr/Contre-élections-David-Van-Reybrouck/dp/2330028202

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